Nul n’est prophète en son pays

L’expression est ancienne, presque galvaudée, tant elle a traversé les siècles sans perdre de sa justesse. Elle nous vient des Évangiles, où Jésus lui-même constate que la familiarité engendre l’indifférence, voire le rejet. Ce qui est trop proche devient banal ; ce qui est quotidien cesse d’émerveiller. L’histoire humaine, culturelle, artistique et sportive n’a cessé d’en offrir d’innombrables illustrations.


Dans le sport, et particulièrement dans le football, ce paradoxe est frappant. Les grands clubs, les grandes institutions, sont souvent davantage célébrés à l’étranger que dans leur propre environnement. On les admire de loin, on les étudie, on les cite en exemple, pendant qu’à domicile, on les juge avec dureté, impatience ou lassitude. Le succès finit par devenir une norme, et la norme, une exigence insatiable.


Ce constat a pris un relief particulier lors d’un récent voyage ces dernières semaines au Maroc puis en Égypte, deux nations majeures du football africain, riches d’histoire, de titres et de ferveur populaire. Dans les rues de Casablanca, de Rabat ou du Caire, au détour d’une discussion informelle avec des passionnés de football, des éclats de voix, des sourires et marques de respect revenait avec admiration à l’énoncé du nom du club dans lequel j’ai la chance d’officier : ASEC Mimosas. Un club ivoirien cité comme référence, comme modèle de formation, comme institution pionnière sur le continent. Un club dont l’identité, la philosophie et la longévité suscitent l’estime dans des pays où la culture footballistique est pourtant exigeante.


Ces échanges, toujours spontanés et sincères, rappellent à quel point l’ASEC Mimosas a su dépasser les frontières pour s’inscrire durablement dans l’imaginaire du football africain. Ailleurs, on se souvient des grandes campagnes continentales, de la longue liste de joueurs formés à l’Académie MimoSifcom, hier comme aujourd’hui, de la vision structurante portée sur plusieurs décennies. Ailleurs, on parle de l’ASEC comme d’un club qui a compris très tôt que le football moderne se construit sur la formation, la rigueur et la continuité.


Et pourtant, à Abidjan, l’ASEC Mimosas demeure parfois prisonnier de cette malédiction : être si familier qu’on en oublie l’exception. Les critiques, souvent légitimes dans leur exigence sportive, peinent parfois à mesurer l’aura réelle du club au-delà des frontières ivoiriennes.


Revenir de ces terres de football que sont le Maroc et l’Égypte avec ce miroir tendu est finalement salutaire. Il rappelle que l’ASEC Mimosas n’est pas seulement un club local, mais un patrimoine du football africain. Et qu’avant d’être prophète chez lui, il est déjà, incontestablement, respecté dans le monde.


Benoît You