Éditorial :

« Le classement ment toujours »

Nous vous proposons cette semaine l’interview du Président du club danois de FC Midtjylland, Rasmus ANKERSEN paru dans le magazine français So Foot du 27/10/2020 (https://www.sofoot.com/rasmus-ankersen-le-classement-ment-toujours-490427.html). Cette interview nous est apparue intéressante en ce qu’elle propose une approche différente de ce que nous connaissons dans le milieu du football et qu’elle peut inspirer certains dirigeants dans la gestion de leur club.

 

On a surnommé Midtjylland, le FC Moneyball pour l’usage extensif de la data, comment fonctionnez-vous concrètement ?

 

Désormais, les statistiques et la data prennent de l’importance dans le football, mais ce qui nous différencie des autres, c’est qu’ici, leur utilisation n’est pas complémentaire. C’est notre principal outil de prise de décision. Le principe de base de Midtjylland, c’est que nous n’utilisons jamais le classement pour évaluer nos performances. Nous avons une sorte de manifeste qui dit que l’évaluation selon notre modèle est toujours plus importante que le classement. Cela nous permet d’établir notre propre classement, que nous appelons le classement de la justice et qui nous donne de meilleures indications. Un exemple : il y a 4 ans, le club était quatrième en championnat. Tout le monde se demandait alors quand nous allions virer notre coach, mais selon notre évaluation, l’équipe allait très bien. La saison suivante, nous avons été champions avec un nombre de points record. Notre modèle nous permet de suivre un cap malgré le classement ou, à l’inverse, de faire des changements, même si en apparence tout va bien.

 

Vous avez été parfois caricaturé en savant fou pour cela.

 

Disons que le principe « ne faites pas confiance à vos yeux » peut déranger. Le problème est que le football est régi par des types qui accordent plus d’importance au Quotient émotionnel qu’au QI. Les entraîneurs émotionnels et les patrons du club, qui sont souvent des fans naïfs, aiment parler de « tripes ». Or, l’analyse statistique permet d’évacuer les décisions irrationnelles, émotionnelles. En remplaçant cela par une méthode scientifique, vous pouvez donner à un petit club un avantage compétitif.

 

La méthode de Midtjylland est née de votre rencontre avec Matthew Benham, qui est également le propriétaire de Brentford. Comment cela s’est passé ?

 

En 2014, j’ai rencontré Matthew lors d’une conférence à Londres. Il voulait investir dans un club et reprendre Midtjylland. Brentford était troisième de League One à cinq journées de la fin. Je lui demande alors : « Vous allez monter ? » Il me répond : « Je ne sais pas, il y a 42,3 % de chance. » C’était notre première rencontre et, immédiatement, j’ai été inspiré par la manière avec laquelle les parieurs pensent le foot. J’ai trouvé que c’était brillant. Il m’a ensuite nommé président de Midtjylland en me demandant d’appliquer ses idées. Le principe fondamental du parieur, c’est de te dire que le classement ment toujours alors que tout le monde te dit que les résultats ne mentent pas. L’idée répandue, c’est qu’à la fin d’une saison, tout le monde a ce qu’il mérite, que la « justice » prévaut. (Rires.) Mais le football est un jeu qui dépend trop du hasard pour que cela soit vrai. Plus que le basket par exemple. D’un côté, tu as les sports qui dépendent presque exclusivement des skills, où la meilleure équipe gagne toujours. De l’autre, le hasard total. Le football est au milieu.

 

Pourquoi ?

 

Parce que c’est un low scoring sport (un sport avec peu de buts), donc le hasard ou la chance ont plus d’impact. Au basket, un panier sortant n’aura pas forcément d’impact sur le résultat final. Dans le foot, un poteau sortant, si. La meilleure équipe ne gagne pas toujours. Bien sûr, au bout de 38 journées, le classement ment moins qu’au bout de 10, mais d’un point de vue statistique, 38 journées, c’est une petite base de données. Ça n’est pas suffisant pour échapper au hasard. Une équipe pourrait avoir 15 points de plus ou de moins à la fin d’une saison en fonction du hasard, mais les gens ne l’acceptent pas. Le cerveau ne l’accepte pas. Imaginez que l’on dise qu’en 2016, Leicester a été champion grâce au hasard, ça serait un scandale !

 

Comment réduire cette part du hasard ?

 

Il y a des idées issues du monde du business qui n’ont pas été implémentées dans le foot. Grâce à l’utilisation de nos key performance indicators, les occasions de but, un modèle pondéré où les derniers matchs comptent plus que les matchs d’il y a 6 mois et des données prédictives, on peut optimiser notre efficacité. On sait aussi que les coups de pied arrêtés sont sous-évalués dans le foot. On est donc devenus spécialistes dans ce domaine en travaillant énormément de combinaisons à l’entraînement, notamment avec l’appui d’entraîneurs de football américain. Nous sommes depuis quelques années l’une des équipes européennes qui marquent le plus sur ces phases de jeu. À l’inverse, il faut réduire au maximum les inefficacités. Nous ne frappons pas ou peu depuis des endroits du terrain où la probabilité de marquer est faible.

Cette utilisation des statistiques est également essentielle quand vous recrutez des joueurs ?

 

Nous utilisons également les statistiques pour recruter, mais pas uniquement. En réalité, la data, ça n’est pas uniquement des statistiques. La data, c’est toute la somme d’informations, de données à laquelle tu peux avoir accès. Et le recrutement, c’est savoir combiner données objectives et subjectives. Le principe est simple : plus tu as de data points, plus ton point de vue et ton analyse seront complets. Un recruteur qui voit jouer un mec 20 minutes et te dit que c’est un génie peut se tromper. Il faut aussi étudier les forums de fans. Si chaque fan a vu un joueur 30 fois dans l’année, ils auront probablement un point de vue utile. Toujours dans la même logique, l’aspect psychologique est important. Je ne crois pas trop aux entretiens d’embauche. C’est sympa de rencontrer un joueur avant de le recruter, mais cela ne suffit pas. Je crois que pour ne pas se tromper, il faut aussi bien parler à ses collègues, ses anciens collègues, qu’à celui qui veut le job et présentera alors son meilleur visage.

 

Pourquoi de grands clubs n’adoptent-ils pas davantage cette manière de penser « révolutionnaire » ? Et comment expliquer que les innovations dont tu parles sortent d’une petite ville du Jutland et non pas d’un grand club européen ?

 

L’innovation ne vient jamais des gros clubs. Si tu peux contourner les contraintes en dépensant des millions d’euros pour acheter les meilleurs, tu n’as pas besoin d’être innovant. L’innovation vient des contraintes qui font que tu te poses des questions que tu ne te poserais jamais si tu avais toutes les ressources nécessaires. Et il y a aussi un facteur culturel. Les Danois sont élevés et éduqués pour penser par eux-mêmes. La pensée indépendante est une valeur très forte dans la société scandinave. Je le vois depuis que je vis en Angleterre : il y a un bien plus grand respect pour la hiérarchie. Tu viens à une réunion de Midtjylland et tu ne saurais pas dire qui est le président du club. Tous les points de vue sont attaqués et à la fin, c’est le meilleur argument qui gagne.

 

Benoît YOU