Éditorial :

L’amateur de football

Nous poursuivons cette semaine le partage de textes sur le football et celui que nous vous présentons porte précisément sur l’amateur de football, celui que nous sommes tous. J’espère que de nombreux Actionnaires se retrouveront dans ces lignes d’Olivier GUEZ*. Bonne lecture à tous.

 

« L’amateur de football est un être superstitieux, lunatique, et irrationnel. Il perd son temps à suivre des émissions et des rencontres stériles, à regarder des hommes et parfois des femmes courir derrière un ballon, à accumuler des informations saugrenues. Il engloutit des sommes faramineuses, en billets, en abonnements (bouquets de chaînes, revues, quotidiens), en vignettes, en maillots, en voyages, en paris, en livres (parfois), en jeux vidéo (surtout). Il farcit sa mémoire de statistiques extravagantes, montants de transferts et durées de contrats, dates, lieux de naissance, tailles et poids des joueurs, palmarès des uns et sélections des autres. Jamais il ne réussira à s’en défaire.

 

L’hypermnésie de l’amoureux du football est intrigante parce qu’elle se limite (souvent) au ballon rond. Tous les deux ans, de mi-juin à mi-juillet, il est injoignable, « cerrado por mundial », avertit l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano, absent pour cause de Coupe du monde, de championnat d’Europe des nations et de Copa América dans les cas les plus aigus (le mien). Il vit ailleurs, dans une quinzaine de villes, européennes et sud-américaines, aux aguets toujours, épiant les résultats, les transferts, et les déboires des adversaires. Les jours de matchs, il obéit à des rituels insensés, enfiler son slip jaguar porte-bonheur, supplier sa femme de porter le soutien-gorge en dentelle mauve du jour de leur rencontre, glisser une pièce de cinquante centimes dans sa chaussure droite, et pourtant, il s’agite avant chaque rencontre, la sensation de vide qui ponctue la fin de la saison et d’une grande compétition le plonge dans une mélancolie pénible.

 

L’amateur de football est un être nostalgique, les premières de ce livre (et les suivantes) en témoignent. Le football lui rappelle son enfance, les parties disputées dans la cour de récréation avec une balle de tennis, comme les gamins des favelas (veut-il croire aujourd’hui), les matchs sur les terrains de handball en béton du lycée entre deux cours. Il le renvoie à l’innocence de ses premières années, lorsqu’il vénérait pieusement ses idoles (Platini, Zico, Rocheteau ; les gardiens Dropsy et Zoff ; Maradona au Mondial 1982 en Espagne) et ne ricanait pas encore ni ne doutait de la pureté des Dieux du stade.

 

L’aficionado se souvient du choc de sa première Coupe du monde, pour toujours la plus belle de sa vie. Pendant un mois, il a gardé rivés les yeux sur le téléviseur familial, hypnotisé par les stades et les pelouses chamarrés, par ce ballon qui aimante soudain et les médias et les discussions autour de lui, ce ballon que se disputent les nations comme si c’était le plus précieux diamant du monde. Le vertige, l’immense frisson : il ne se remettra pas de ce basculement, de ce virus inoculé à jamais. Il se rappellera les hymnes, la nervosité planétaire, et la tension des matchs à élimination directe, lorsque sa grand-mère s’enfuyait du living avant la séance des tirs au but, et les visages ravagés au coup de sifflet final lorsque ses favoris ont été éliminés.

 

Il sera patriote, mais s’il s’identifie à d’autres, par amour du beau jeu, il sera un cosmopolite du ballon rond, c’est bien aussi. Maintenant, l’enfant commence sa mue. À l’école du football, il envisage des endroits dont il n’a jamais entendu parler, et il rêve de nouveaux horizons, lointains et aventureux, de cieux enchanteurs. Pour la première fois, il a pressenti la diversité du monde et ses enjeux ; il a deviné qu’il appartient à une communauté qui dépasse les frontières de son clan, de son village, et de son pays : il est devenu un amateur de football, et partout où il ira, il rencontrera un parent, un chauffeur de taxi à Buenos Aires, un médecin à Naples, un banquier à Londres, qui parle le même langage, l’esperanto du football ».

 

* Une passion absurde et dévorante. Écrits sur le football (2014-2020), Éditions de l’Observatoire (Mai 2021)

Par Benoît YOU