Éditorial :

Au fait, pourquoi le football ?

Comme chaque année en période de congés, nous transformons cette rubrique en un espace de respiration en partageant avec vous un beau texte autour du football et du sport en général. Aujourd’hui, nous vous proposons ce texte de l’écrivain français Olivier GUEZ paru dans son livre « Une passion absurde et dévorante : écrits sur le football » *.

Bonne lecture à vous.

 

« Au fait, pourquoi le football ? Pourquoi sommes-nous des milliards à partager cette passion absurde et dévorante, au point qu’un monde sans football est inimaginable ?

 

Le jeu est simple et universel. Il suffit d’un ballon, d’une pelote de chaussettes, d’une sphère quelconque, et le reste est plastique, le nombre de joueurs, la durée du match, le terrain (une rue, une cour, un jardin), comme la surface, du béton, du bitume, ou de la terre battue. Deux branches, des boites de conserve limiteront les cages du gardien. Le football est à la portée de tous, superflus les cours et les gymnases spécialement aménagés, et pour pratiquer, inutile d’être grand et fort, de s’équiper ni de s’inscrire dans un club.

 

Il est égalitaire et méritocratique. Sur une pelouse, aucun passe-droit, les fils d’avocats et de présidents ne partent pas avec dix mètres d’avance sur les enfants d’ouvriers pour une fois. D’un but à l’autre, le flux est constant et impossible à interrompre, nul temps mort, l’entraîneur adverse ne peut plus intervenir, à peine quelques secondes gagner, le rythme casser, ou ses milieux repositionner, seulement, il n’a pas les moyens de couper les jambes, de désorienter l’équipe rivale, comme dans les autres sports.

 

Mais le clou du football, son charme irrésistible, c’est sa frugalité. Contrairement au handball et au basket, si prodigues, on y marque très peu de buts, et on ne comble pas facilement son retard comme au rugby. Cet ascétisme suscite d’extrêmes tensions, et les crispations, la torture des supporters ; le temps s’écoulant, le suspense croit. Ils savent que tout peut toujours arriver : le football est une discipline plus imprévisible que les autres. La moindre défaillance, la petite saute de concentration relance un match, fait basculer une finale, et l’édifice patiemment échafaudé chaque jour, chaque semaine à l’entraînement, l’aboutissement de cinq, dix, quinze années de travail et de sacrifices s’écroule. Le football est un sport délicieusement cruel.

 

Prouesses individuelles, efforts collectifs, le football séduit les gens de droite, les gens de gauche. Il transcende les frontières régionales, sociales et religieuses d’un pays. Dans nos sociétés fragmentées, où l’unité ne tient qu’à un fil, travaillées par les haines de classes et les conflits ethniques, l’envie d’en découdre, l’équipe nationale sert d’ultime liant fondamental, en Belgique, en Espagne, et avant son explosion, en Yougoslavie. En France, où se prépare la guerre de tous contre tous, encouragée par les médias pyromanes, survient parfois un moment de grâce, de concorde nationale, une bulle légère, amène, quand les bleus franchissent les tours et entrent dans le dernier carré. Soudain, on se salue et on échange, les portes se rouvrent, une certaine euphorie règne, le pays désuni se rassemble. Je pense aux soixante-douze heures qui précédèrent la finale de l’Euro 2016, après la victoire contre l’Allemagne. La France était métamorphosée, ré enchantée. Quatre jours plus tard, un camion-bélier jihadiste fauchait quatre-vingt-six personnes à Nice. La haine reprenait son cours.

 

Je plains les réticents, les snobs et les stoïques. Ils ne connaîtront jamais les sensations que procure la soumission à ce jeu débile où des hommes et des femmes poursuivent un ballon et poussent des cris orgasmiques après l’avoir propulsé dans des filets. Un jeu simplet dont les scénarios innombrables, ne sont jamais écrits d’avance, contrairement à un livre, à un film, à tous les spectacles vivants. Au football, on ne récite jamais ses gammes ni ses partitions. Le temps du match, l’amateur concentré devant son téléviseur perd contact avec la réalité. Il néglige ses petits soucis, son quotidien parfois morose ; il oublie le réchauffement climatique, l’hystérie de la vertu, la haine et la bêtise, les fondamentalistes et les censeurs qui prospèrent partout. Pendant deux heures, il s’évade dans un monde parallèle, où la Chine et l’Inde n’existent pas, où la Russie et les États-Unis sont faibles (chez les hommes), et l’Europe et l’Amérique du Sud des superpuissances. Il lâche prise et sort de lui-même pendant cette parenthèse enchantée.

 

L’amateur de football s’accorde une vacance, une distraction : une pause métaphysique inestimable ».

 

*« Une passion absurde et dévorante : écrits sur le football » de Olivier GUEZ (Éditions de l’Observatoire, publié en mai 2021)

 

Benoît YOU