Éditorial :

ÉVASION

En cette période de vacances pour certains, je vous propose de nous égarer vers les sentiers du football et de la littérature à travers la reproduction d’un texte paru en 1995 sous la plume du grand écrivain sud-américain Eduardo Galeano, dans le livre majeur « Football, ombre et lumière ».

 

Ce livre, au travers d’une centaine de courts textes illustrés par l’auteur, compose un portrait à la fois intime et universel du football. Passionnant en ce que son éloge passionnel du football s’accompagne d’une critique lucide de son évolution, nous espérons que ce texte vous donnera envie d’aller plus loin en vous procurant l’ouvrage complet récemment réédité.

 

La fin du match

 

« Roule la balle, le monde roule. On soupçonne le soleil d’être un ballon de feu, qui travaille le jour et fait des rebonds la nuit dans le ciel, pendant que la lune travaille, bien que la science ait des doutes à ce sujet. En revanche, il est prouvé, et de façon tout à fait certaine, que le monde tourne autour de la balle qui roule : la finale du Mondial 94 fut regardée par plus de deux milliards de personnes, le public le plus nombreux de tous ceux qui se sont réunis tout au long de l’histoire de la planète. La passion la mieux partagée : nombre des adorateurs du ballon rond jouent avec lui dans les stades ou les terrains vagues, et un bien plus grand nombre encore prennent place à l’orchestre, devant le téléviseur, pour assister, en se rongeant les ongles, au spectacle offert par vingt-deux messieurs en short qui poursuivent la balle et lui prouvent leur amour en lui donnant des coups de pied.

 

À la fin du Mondial 94, tous les garçons qui naquirent au Brésil s’appelèrent Romario, et la pelouse du stade de Los Angeles fut vendue par petits morceaux, comme une pizza, à vingt dollars la portion. Folie digne d’une meilleure cause ? Négoce vulgaire et inculte ? Usine à trucs manipulée par ses propriétaires ? Je suis de ceux qui pensent que le football peut être cela, mais qu’il est également bien plus que ça, comme fête pour les yeux qui le regardent et comme allégresse du corps qui le pratique. Un journaliste demanda à la théologienne allemande Dorothee Solle :

 

          – Comment expliqueriez-vous à un enfant ce qu’est le bonheur ?

          – Je ne le lui expliquerais pas, répondit-elle. Je lui lancerais un 

          ballon pour qu’il joue avec.

 

Le football professionnel fait tout son possible pour castrer cette énergie de bonheur, mais elle survit en dépit de tout. Et c’est peut-être pour cela que le football sera toujours étonnant. Comme dit mon ami Angel Ruocco, c’est ce qu’il a de meilleur : son opiniâtre capacité de créer la surprise. Les technocrates ont beau le programmer jusque dans ses moindres détails, les puissants ont beau le manipuler, le football veut toujours être l’art de l’imprévu. L’impossible saute là où on l’attend le moins, le nain donne une bonne leçon au géant et un Noir maigrelet et bancal rend fou l’athlète sculpté en Grèce.

 

Un vide stupéfiant : l’histoire officielle ignore le football. Les textes de l’histoire contemporaine ne le mentionnent pas, même en passant, dans des pays où il a été et est toujours un signe primordial d’identité collective. Je joue, donc je suis : la façon de jouer est une façon d’être, qui révèle le profil particulier de chaque communauté et affirme son droit à la différence. Dis-moi comment tu joues et je te dirai qui tu es : il y a bien longtemps qu’on joue au football de différentes façons, qui sont les différentes expressions de la personnalité de chaque pays, et la sauvegarde de cette diversité me semble aujourd’hui plus nécessaire que jamais. Nous vivons au temps de l’uniformisation obligatoire, dans le football et en toute chose. Jamais le monde n’a été aussi inégal dans les possibilités qu’il offre et aussi niveleur dans les coutumes qu’il impose : en ce monde fin de siècle, celui qui ne meurt pas de faim meurt d’ennui ».

 

Le Football, ombre et lumière, d’Eduardo Galeano. Lux 2014 (édition augmentée, préface de Lilian Thuram) – Traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu.

 

Benoît YOU