« Ce qui se fait à Sol Béni est énorme »

Grand Reporter au quotidien sportif français L’EQUIPE, Jean-Philippe COINTOT réalise actuellement un reportage sur Yaya TOURE, l’ancien élève de l’Académie MimoSifcom et aujourd’hui sociétaire de Manchester City (Angleterre). Voici ce qu’il nous a confié sur son reportage et sur l’ASEC Mimosas d’aujourd’hui.

 Vous êtes journaliste au quotidien sportif français L’EQUIPE. Vous êtes à Abidjan, dans le cadre d’un reportage sur Yaya TOURE. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Je ne suis pas ici pour faire découvrir le joueur, mais pour partir sur les traces de Yaya TOURE. Je veux savoir ce qu’il a fait quand il était plus jeune, où il a commencé, ce qui l’a motivé à devenir l’un des meilleurs joueurs du monde. C’est pour cela que je rencontre aussi les personnes qui l’ont aidé à faire ce qu’il fait actuellement, depuis les Inconditionnels d’Adjamé jusqu’à l’Académie MimoSifcom. C’est un joueur qu’on ne connaît pas beaucoup. On connaît seulement sa classe mondiale, mais on ne connaît pas l’homme. C’est aussi pour cela que j’ai rencontré beaucoup de personnes ici pour me parler de l’homme Yaya TOURE.

 Vous suivez l’Académie MimoSifcom depuis 1995. Que ressentez-vous en voyant ces gamins d’hier devenus de grandes stars mondiales.

C’est l’une des plus belles expériences que j’ai vécue dans ma carrière professionnelle en voyant des garçons de 11-12 ans arriver dans un centre de formation et devenir ce qu’ils sont aujourd’hui. Si c’était seulement un ou deux d’entre eux qui avaient réussi, cela n’aurait étonné personne. Mais là, leur pourcentage de réussite est énorme surtout quand on voit dans quels clubs ils évoluent actuellement. C’est vrai que c’est Jean-Marc GUILLOU qui les a formatés. Mais c’est aussi grâce au Président Roger OUEGNIN de l’ASEC Mimosas qui a créé les conditions et laissé le temps à Jean-Marc GUILLOU de travailler. Il lui a laissé 5-6 ans pour que les enfants puissent s’exprimer. Quel président aujourd’hui donnera 5-6 ans à un entraîneur pour préparer des enfants ? Il n’y en a pas. Les gens veulent tout et tout de suite. Or Roger OUEGNIN a été patient, il a permis de travailler sereinement pour former ces jeunes. Et aujourd’hui, ces joueurs formés à l’ASEC Mimosas composent l’équipe nationale de Côte d’ivoire à 60-70%. Cela laisse rêveur. Cette expérience a été copiée, mais jamais personne n’a réussi à refaire ce qui a été fait à Sol Béni.

 Ce reportage sur Yaya TOURE entre dans quel cadre ?

Je réalise ce reportage dans la perspective de la Coupe du monde 2014. Nous lui consacrerons une page entière dans le journal L’EQUIPE avant la Coupe du monde pour faire découvrir ce joueur que nous voyons sur le terrain, mais dont nous ne savons rien de sa personnalité et de sa vie privée. On sait que ce garçon, à l’âge de 11-12 ans, était motivé à réussir. Mais on veut savoir pourquoi il était si motivé. Il m’a dit plusieurs fois qu’il ne voulait pas laisser passer sa chance lorsqu’il était entré à l’Académie MimoSifcom.

 Qu’avez-vous découvert sur la personnalité de Yaya TOURE ?

Ce garçon a toujours exprimé sa volonté de réussir. Il a toujours dit qu’on lui offrait une chance extraordinaire à l’Académie MimoSifcom et qu’il fallait la saisir. Je savais qu’il s’entraînait seul avant les séances collectives, mais après, ce qu’il faisait dans la vie, personne ne le sait. Son père m’a dit qu’il était très bon à l’école, qu’il était toujours premier de sa classe. Ce qui veut dire que quelle que soit son activité en dehors du football, il aurait réussi. Il aurait pu réussir dans la médecine par exemple. Il s’est toujours fixé un objectif dans la vie. C’est d’aller jusqu’au bout de ce qu’il fait. Et cela est très rare. Qui peut dire à 11-12 ans, « Je veux jouer à Barcelone, je veux remporter la Ligue des champions d’Europe avec ce club » et le réaliser ? Yaya TOURE l’a dit, il l’a fait et ça, c’est extraordinaire.

 Lors du reportage sur Yaya TOURE, vous vous étonniez, le mercredi dernier, devant le développement du complexe sportif de Sol Béni où vous étiez justement pour recueillir des témoignages. Pourquoi ?

Sol Béni est l’une des plus belles réussites au niveau africain. C’est vraiment extraordinaire ce que j’ai vu récemment par rapport à ce que j’avais vu, au début des années 1990, du temps de Philippe TROUSSIER. A cette époque, il n’y avait que le bâtiment des vestiaires de l’équipe professionnelle et rien d’autre que de l’eau et de l’herbe. On voit maintenant ce que ce complexe sportif est devenu. C’est vraiment impressionnant. Par contre, ce qui me surprend aujourd’hui, c’est que l’ASEC Mimosas joue dans l’indifférence dans un stade presque vide. Cela fait des années que je n’ai pas vu un match de l’ASEC Mimosas  au Félicia. Mais quand je repense à la manière dont ce stade a vibré, pendant des années, pour les matches de l’ASEC Mimosas contre l’Africa Sports et qu’aujourd’hui il n’y a même pas plus de 500 personnes pour un match de Coupe d’Afrique de l’ASEC Mimosas, cela me fait de la peine. Je me demande encore pourquoi l’équipe de l’ASEC Mimosas qui est la plus populaire de la région ouest-africaine peut jouer aujourd’hui dans un stade vide.

 Que pensez-vous justement de cette équipe de l’ASEC Mimosas qui s’est qualifiée pour les 8es de finale, le samedi dernier, contre le CO Bamako ?

C’est une équipe qui était un peu timorée au départ et qui a eu du mal à entrer dans le match. C’est comme si elle était un peu bloquée. Francis OUEGNIN m’avait présenté les joueurs, en début de semaine, à Sol Béni. Et j’ai revu avec plaisir le Ghanéen SEKYERE Mark qui a abattu une grosse activité au milieu du terrain. Mais sur le plan de l’engagement, les joueurs de l’ASEC Mimosas ont beaucoup de progrès à faire. Ils doivent apprendre à aller au contact, à mettre de l’engagement, de la détermination comme le haut niveau l’exige. Cela leur a manqué contre les Olympiens de Bamako et on a eu des frayeurs par moments. A la mi-temps, Francis OUEGNIN a même dû descendre dans les vestiaires pour leur parler.

 Les choses évoluent de plus en plus en défaveur du football africain. Les meilleurs jeunes émigrent très tôt vers l’Europe ou les pays du Golfe arabique. Et cela est un vrai problème qui ne permet pas aux clubs d’élever leur niveau de jeu.

C’est malheureusement la triste réalité et cela est un gros problème pour l’Afrique. Dans les années 1980 et 1990, on trouvait beaucoup de joueurs nigérians, ghanéens et autres dans les meilleurs clubs ivoiriens comme l’ASEC Mimosas et l’Africa Sports. Aujourd’hui, les talents africains préfèrent tous partir très jeunes pour l’Europe ou ailleurs et ils ne sont même plus ambitieux pour chercher à jouer dans les meilleurs clubs comme Barcelone, Arsenal, Marseille à l’image des premiers Académiciens de l’ASEC Mimosas. Ce qui intéresse les jeunes joueurs africains, c’est tout juste un petit contrat dans un petit club de Ligue 2 ou de D3 ou dans un petit club du Golfe pour gagner juste un peu d’argent pendant 5 ou 6 ans. Où est l’ambition sportive ? En plus, ces jeunes qui s’en vont prématurément ne sont pas bien formés. Ils ne prennent pas le temps de franchir les paliers qui mènent sûrement au sommet. Cela explique le fort taux d’échec des talents africains, en Europe.

 Que faut-il faire pour résoudre ce problème, selon vous ?

 Le nerf de la guerre, c’est l’argent. Si on n’a pas d’argent en football, on ne peut rien réussir. Je ne sais pas comment l’ASEC Mimosas fait pour fonctionner. Si c’est sur les recettes de matches, avec les tribunes vides que j’ai vues contre l’équipe malienne du COB, samedi dernier, je me demande comment elle fait. Je ne sais pas aussi comment un club de football ivoirien pourra retenir ses meilleurs joueurs si n’importe quel petit club français de D3 ou de national, peut leur proposer cinq ou six fois plus que ce que les clubs ivoiriens leur proposent.

 Quel est votre dernier mot ?

Je suis toujours content de revenir en Côte d’Ivoire, de revoir l’ASEC Mimosas, ses dirigeants, son Académie de football et surtout de voir comment Sol Béni évolue.

 

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