L’ASEC doit rester une lumière pour les autres

Joseph Antoine BELL n’est plus à présenter. Cet ancien footballeur international camerounais désigné meilleur gardien de but africain du siècle dernier est aujourd’hui consultant à Radio France International et sur la chaîne de télévision panafricaine, Africa 24. Il a accepté de nous parler de lui, du football africain et de l’ASEC Mimosas. Voici ce qu’il nous a confié en exclusivité…

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Joseph Antoine BELL, êtes-vous un footballeur comblé pour avoir remporté deux championnats du Cameroun et une Coupe d’Afrique des vainqueurs de Coupe avec l’Union Sportive de Douala (1979), deux CAN avec les Lions Indomptables du Cameroun (1984 et 1986), un titre de champion et une Coupe nationale de Côte d’Ivoire avec l’Africa Sports, une C2 avec Arab Contractors, deux titres de vice-champion de France avec l’OM puis avec les Girondins de Bordeaux, et une distinction de meilleur gardien de but africain du siècle pour couronner le tout ?

Oui, je suis un footballeur comblé. Quoi qu’on peut toujours faire mieux, comme on peut toujours faire moins bien. C’est pendant qu’on est en activité qu’il faut tout donner. Et là, je m’adresse aux jeunes qui jouent encore au football. Ils ont la chance de pouvoir écrire leur histoire. Il faut donc qu’ils donnent le maximum pour écrire le maximum de choses. Parce qu’ensuite, on ne peut plus revenir en arrière. Il faut donc prendre du plaisir quand on est sur le terrain et quand on peut remporter des titres à notre portée.

Qu’est-ce qui a fait, à l’époque, la grandeur de Joseph Antoine BELL, sur un terrain de football, en tant que gardien de but ?

Je pense que c’était ma capacité d’anticipation. En jouant, je pensais déjà à ce que serait l’après football. Donc, je savais qu’il y aurait un après et qu’après, ce serait trop tard. Si l’on veut que l’après soit bon pour garder de bons souvenirs, c’est pendant que l’on joue qu’il faut tout donner. Cette notion d’anticipation existait aussi dans ma manière de vivre. J’en suis très fier parce qu’elle m’accompagne aujourd’hui après le football. Je crois que, dans la vie, cette qualité-là est effectivement positive dans la mesure où elle vous permet d’entrevoir, avant, ce que sera l’action et donc de pouvoir mieux concevoir votre action. Quand vous voulez un bon résultat, vous vous préparez à être rigoureux dans la conception de ce que vous allez faire. Cela vous permettra par la suite de ne pas avoir à vous battre pour convaincre les gens que vous avez été bon.

Dans un milieu où seuls les joueurs de champ s’exportent mieux, comment expliquez-vous la sollicitation exceptionnelle dont vous avez été l’objet pour être parti de l’Union de Douala, au Cameroun, pour l’Africa Sports, en Côte d’Ivoire, puis pour Arab Contractors, en Egypte, pour être appelé ensuite à évoluer en France où vous avez porté successivement les couleurs de l’Olympique de Marseille, de Bordeaux, de Toulon et de l’AS Saint-Etienne ?

A l’époque, le football européen était encore plus fermé aux gardiens de but noirs africains qu’aujourd’hui. A l’époque, on pensait en Europe qu’un noir ne pouvait pas être un bon gardien de but. Si j’ai pu ouvrir la voie, là-bas, pour les gardiens de buts noirs africains, cela est simplement révélateur non seulement de ma qualité, mais je pense aussi de ma personnalité. Je m’étais dit que je devais forcément marquer les esprits des techniciens, mais aussi marquer les esprits des spectateurs, des dirigeants pour donner cette envie aux spectateurs de regarder les gardiens de but noirs, et aux dirigeants d’enrôler ces gardiens de but-là. Aujourd’hui je peux vous révéler quelque chose. Ce que je vous dis, je n’avais jamais eu l’occasion de le dire parce que personne ne m’avais jamais posé la question en ces termes-là, non plus. Et je ne m’étais pas rendu compte parce que je ne m’attarde pas sur ce que je fais. Mais rétrospectivement, je me dis qu’effectivement, pour avoir fait tout cela, à cette époque, je constate avec vous qu’aucun gardien de but, de manière générale, n’a été aussi sollicité en Afrique et en Europe. Pour l’avoir été, il fallait une certaine personnalité. Je ne l’avais pas constaté et je ne suis pas surpris par la suite d’avoir été désigné meilleur gardien de but africain du siècle dernier. Finalement, tout cela est très cohérent.

Pourquoi après une si brillante carrière, vous n’avez pas voulu rester au bord du terrain comme entraîneur. Ne pensez-vous pas que vous auriez beaucoup apporté au football africain grâce à cette reconversion ?

Beaucoup en sont convaincus, mon cher ami. Figurez-vous que j’ai bien fait mes stages d’entraîneur, que j’ai bien la formation d’entraîneur et que mes promotionnaires de stage s’appellent, GIRESSE, TIGANA, FERNANDEZ. Comme entraîneur, vous ne choisissez pas, on vous choisit. Si vous êtes victimes d’une étroitesse d’esprit, en Europe, qui veut vous confiner à votre couleur de peau, et que chez vous, vous êtes victimes de l’histoire de l’Afrique qui veut qu’on pense qu’un Africain qui est bon est dangereux, que pouvez-vous faire ? Souvenez-vous que dans l’histoire de l’Afrique, la colonisation nous a appris que chaque fois qu’un Africain levait la tête et qu’il pouvait s’émanciper, on disait de lui qu’il est dangereux. Nous avons hérité cela. A ce jour encore, nous disons des gens qui sont libres d’esprit, qui peuvent réfléchir qu’ils sont dangereux. Quand on nous dit de quelqu’un qu’il est dangereux, ça ne veut pas dire qu’il est un grand malfrat, ça veut dire tout simplement qu’il est capable de réfléchir, d’être indépendant. Si c’est vous, un Ivoirien, qui me posez la question de savoir pourquoi je n’entraîne pas d’équipe alors que j’aurais pu apporter beaucoup au football, c’est que vous me percevez comme ça.

D’autres doivent forcément me percevoir comme ça. Mais quel est le Président d’une fédération africaine qui a franchi le pas pour me proposer cela ? Vous n’en trouverez pas beaucoup. Parce que chacun se disait qu’Antoine BELL est dangereux. Quand un Président redoute d’avoir à discuter avec son entraîneur, on peut imaginer facilement que l’équipe réussira moins bien que quand un Président avoue avoir un entraîneur avec qui il a des discussions d’homme à homme assez sérieuses, assez relevées. Je suis persuadé que le progrès ne vient que grâce à ceux qui sont capables de dire les choses telles qu’elles sont.

S’il a fallu des siècles pour admettre que la terre est ronde, c’est qu’elle est bel et bien ronde. C’est le camp de ceux qui ont brûlé vif Bruno et qui a dû reconnaître, un jour, que la terre est ronde pour se ranger dans le camp de la vérité. Ce n’est pas la vérité qui s’est rangée dans le camp de l’ignorance. Donc, ce n’est pas la peine de contourner la vérité. Ce que j’ai retenu du football, c’est que quand un adversaire est fort, il faut le reconnaître et parce qu’on l’a reconnu, on va chercher les stratégies pour neutraliser cette force. Mais vous ne proclamez pas qu’un adversaire qui est fort est faible et espérer le battre parce qu’on a proclamé cela. Je crois donc que c’est une erreur de se priver de quelqu’un parce qu’il serait capable de reconnaître qu’on a perdu parce qu’on a mal joué et non qu’on a perdu à cause de l’arbitre.

Vous êtes aujourd’hui consultant pour Africa 24 et RFI, quel regard jetez-vous sur l’évolution du football africain, en général ?

Je pense que le fossé s’est creusé entre les grandes nations européennes et sud-américaines de football et les nations du football africain. Cela a été largement prouvé par la dernière CAN avec la dégringolade des prétendus grands et l’émergence des pays moins huppés, mais qui ont travaillé dans l’ombre. Sur un plan international, cela revient à dire que les meilleures chances de victoires de l’Afrique sont aujourd’hui représentées par les petites nations de football. En ramenant cela à l’école, on pourrait dire que la meilleure chance d’une classe peut être représentée par ceux qui avaient 9, hier, qui ont travaillé et ont fait un grand bond en avant. Alors que ceux qui avaient 17, hier, n’ont pas progressé, mais ont régressé au point de ne plus être premiers de la classe. Ce qui veut donc dire qu’ils ont désormais moins de 12. Et ce n’est pas avec cela que vous irez au concours international. Parce que là-bas, vous trouverez que ceux qui avaient 17 ont soit maintenu leur moyenne, soit continué à progresser. Ils n’auront peut-être pas progressé beaucoup, mais ils auront peut-être 17,5. Tandis que vous, vous n’avez pas progressé parce que ceux qui avaient 8 hier, sont aujourd’hui les premiers de la classe.

Comment expliquez-vous cela ?

Tout simplement parce que nous avons toujours redouté la vérité. C’est-à-dire qu’au lieu d’affronter des gens comme moi et prendre leurs idées pour construire, nous les avons exclus. C’est un peu cela la manière africaine. On exclut parce que la colonisation nous a un peu laissé cela. Aujourd’hui, cela nous revient à la figure. Malheureusement, dans l’histoire, nous avons perdu des années et des années. Cela est aussi valable dans notre vie économique et sociale. Nous ne pouvons pas faire comme si la vérité n’existait pas. Nous avons accepté tous ceux qui nous flattaient beaucoup trop facilement et qui nous disaient que l’heure de l’Afrique va arriver. Non, l’heure de l’Afrique ne va pas arriver, ce sont les Africains qui vont faire tourner la montre. C’est nous qui devons avancer pour rejoindre les autres. Et nous ne pouvons pas avancer si nous pensons que notre salut viendra des autres.

Etes-vous pour ou contre les sélections nationales africaines composées majoritairement ou très souvent uniquement de joueurs évoluant en Europe ?

Ne faisons pas ce distinguo entre nos joueurs qui sont au pays et ceux qui vivent en Europe. On n’est pas plus Ivoirien quand on est à Gagnoa que quand on est à Abidjan. Il n’y a pas non plus de raison qu’on soit moins Ivoirien quand on est à Paris ou à Londres. Le problème, c’est de composer avec les meilleurs de nos enfants. De la même manière que quand il s’agit d’école et de formation, on prendra nos enfants qui sont dans les grandes écoles, que celles-ci soient à Yamoussoukro ou à Abidjan. L’enfant qui est formé dans une grande école est forcément mieux armé que celui qui n’a pas été à ce niveau. De la même manière, ceux de nos enfants qui ont connu le professionnalisme dans le football de haut niveau sont mieux armés que ceux qui ne l’ont pas connu. Ne faisons pas de distinguo a priori en se demandant s’il faut prendre les locaux ou ceux qui ont voyagé. Il faut prendre ceux qui sont compétents.

Pour vous qui avez disputé et remporté plusieurs compétitions africaines des clubs, comment jugez-vous, aujourd’hui, le niveau de ces compétitions ?

Je pense que nos compétitions ont perdu quelque chose dans le copier-coller que nous avons fait dans leur organisation. Aujourd’hui, les gens ne savent plus où on en est parce que les compétitions de la CAF ressemblent à celles de l’Europe. Or, est-ce que la mentalité africaine se prête à ce genre de configuration ? Je n’en suis pas sûr.


A suivre demain matin sur asec.ci la fin de cette interview

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