« L’ASEC…Un club qui a su se structurer»

Géographe, sociologue et anthropologue, Raffaele POLI est le directeur et cofondateur de l’Observatoire du Centre International d’Etude du Sport (CIES), basé en Suisse. Il a écrit plusieurs ouvrages sur le football, les migrations et transferts de joueurs, en lien avec l’Afrique notamment, et tourné un documentaire au Cameroun en 2008 avec le cinéaste Jean- Denis Borel, Une balle pour rêver.#

Dans quel contexte est né le mouvement de migration des jeunes africains vers l’Europe ?

Dans le contexte colonial, dès les années 1930. On se souvient de Larbi Ben Barek, Marocain fameux qui eut la plus longue carrière en équipe de France (de 1938 à 1954 NDLR).
Ce mouvement d’émigration a suivi la professionnalisation du football français, qui s’est faite dans les années 1920. Des filières de transfert se sont mises en place entre la France et ses colonies, sans que se pose la question de quotas puisqu’il s’agissait alors de « nationaux ». Le Portugal a suivi, faisant venir des joueurs du Mozambique et d’Angola. Puis la Belgique, un peu plus tard. L’Angleterre, qui a professionnalisé son football dès le XIXe siècle, a connu des flux de joueurs d’Afrique dès la fin du siècle. Mais il s’agissait d’Africains issus de familles aisées venus en Grande-Bretagne poursuivre leurs études, non pas d’expatriations liées directement au football. C’était le cas du Ghanéen Arthur Wharton (1865 – 1930, NDLR), premier joueur professionnel noir de l’Histoire. Quant à parler de « filières » de migration, celles-ci se sont mises en place au fil du temps. Un monitoring constant est exercé aujourd’hui en Afrique. On y repère les talents.

Qui pourvoit le plus les clubs européens ?

Le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Ghana et le Nigéria. Les deux tiers des joueurs subsahariens évoluant en première ligue proviennent de ces pays, où la qualité de la formation s’est améliorée grâce à l’émergence d’investisseurs privés dans les années 1990. Le nombre de joueurs africains dans les cinq premières ligues européennes a beaucoup augmenté au milieu des années 1990 et jusqu’au milieu des années 2000. Les agents de joueurs, étrangers comme locaux, et les recruteurs des clubs couvrent le territoire pour trouver des joueurs à potentiel. La dimension marchande est flagrante et ne bénéfice pas toujours aux personnes sur place. Les problèmes d’organisation, la fraude sur l’âge du joueur, les copinages, le manque de structures…Tout cela fait que les clubs africains peinent à vendre leurs joueurs au prix fort. Et qu’aujourd’hui la progression dans la formation piétine, outre le fait que les championnats locaux ne sont pas assez bons. Mais, depuis 2001, il est plus difficile de transférer des joueurs mineurs : même si cette pratique avait permis de faire connaître la qualité du foot africain à travers le monde. Le nouveau règlement à l’avantage d’avoir réduit les problèmes de fraude sur l’âge. On constate donc depuis 2005 une baisse, légère mais constante, du nombre de joueurs africains dans les grands clubs européens. Les Africains représentaient alors 15 à 16 % des joueurs expatriés dans les grandes ligues, contre 12 à 13 % aujourd’hui. Cette baisse intervient après une forte hausse entre 1995 et 2005. En 1995, les grandes ligues ne comptaient que 5% de joueurs africains parmi leurs expatriés.

Ce mouvement d’expatriation va-t-il se réduire ?

On parle ici d’élite du football. Mais en valeur absolue et sur un plus large échantillon de ligues, le mouvement d’expatriation perdure. Le taux de mobilité des joueurs africains est plus élevé que les autres. On en trouve même au Brésil, le pays explorateur par excellence ! Le marché du foot est très spéculatif. La loi de l’offre et la demande fonctionne des deux côtés. Or un joueur africain ne coûte pas cher. Donc on l’essaye, quitte à s’en débarrasser ensuite si l’on n’en est pas satisfaite. Les joueurs sont envoyés à droite ou à gauche…En fait, les Africains sont partout, même au Qatar dont l’Aspire Academy recrute dans tous les coins du monde en prévision du mondial 2022 sur son sol et a développé une filiale à Thiès, au Sénégal. On trouve des Nigérians partout. L’Inde recrute surtout en Afrique de l’Est. Même le Cambodge a récemment introduit des quotas pour limiter le nombre de joueurs expatriés dans le pays. Mais rebondir en Europe après de telles destinations, qui ne sont pas valorisantes, est difficile. Le cas de Coulibaly Kafoumba, formé à l’ASEC d’Abidjan et qui joue aujourd’hui à Nice après être passé par la Thaïlande est rare.

A combien plafonnent les transferts ?

La chaîne de valeur ajoutée, pourrait-on dire, se met vraiment en place après que le joueur a quitté l’Afrique. Ainsi d’un Michaël Essien, joueurs ghanéen dont le transfert de l’Olympique lyonnais (OL) à Chelsea en 2005 a atteint le record de 38 millions d’euros. Mais les transferts interafricains directs dépassent rarement la centaine de milliers d’euros. Les plus gros transferts ont à peine dépassé le million d’euros en Afrique Subsaharienne, à comparer aux 20 à 25 millions d’euros que coûtent les meilleurs joueurs originaires d’Amériques du Sud, où la formation est meilleure et les clubs plus riches . La Tunisie surtout, et l’Egypte, ont des championnats locaux mieux structurés. Du coup, les transferts ont pu atteindre les 3 millions d’euros. Beaucoup moins nombreux que leurs pairs subsahariens à jouer en Europe, les joueurs du Maghreb échangent plutôt avec les pays du Golfe persique.

Qu’en est-il du statut d’agent de joueurs ?

Tout agent est censé avoir décroché sa licence lors d’un examen agréé par la fédération nationale et la FIFA. Le Nigéria compte plus d’une centaine d’agents agréés. En Afrique, le problème est que souvent ceux qui se disent agents ne sont que « des protecteurs », des investisseurs qui ont les moyens de prendre en charge un joueur sur lequel ils capitalisent, pour toucher des dividendes lors de son transfert. Tout ça est aussi très lié à la corruption. Souvent, certains influent sur des clubs pour placer leurs « protégés » avec la complicité active de l’encadrement, dont les responsables sont très contents de rentabiliser ainsi leur position. Les joueurs retenus pour une rencontre ne le sont donc pas forcément pour leurs compétences avérées sur le terrain .Beaucoup de témoignages indiquent qu’il faut payer pour jouer …

Quels sont les enjeux urgents pour le développement du football africain ?

L’urgence se situe au niveau de la gouvernance. Les institutions doivent jouer pleinement leur rôle, mais trop d’intérêts personnels sont en jeu. Beaucoup de présidents de fédération créent leurs propres structures…
Outre ses revenus propres, chaque fédération touche 250.000 dollars de la FIFA tous les ans. Au lieu de structurer les championnats, d’améliorer la formation les élites captent ses ressources et tentent, par exemple, de faire sélectionner leur propre joueur. Il faudrait que se développe une vision plus collective, au lieu de cette concurrence féroce qui sévit. Les solutions doivent venir de l’intérieur. On constate une baisse de compétitivité, sauf peut-être au Ghana, sur le modèle anglo-saxon, le sport scolaire est très développé.
Pourtant, il existe des clubs qui marchent très bien. L’exemple de l’ASEC Mimosas d’Abidjan –un club qui a su se structurer-démontre que ça peut marcher. Il faudrait que tout le monde tire sur la même corde ; malheureusement, c’est très loin d’être le cas.

Propos recueillis par Faïza GHOZALI

Extrait de Africa 24 Magazine

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