« L’ASEC Mimosas m’a marqué à vie»

Nous vous publions la deuxième partie de l’entretien avec Maurice DELORME paru hier sur notre site internet.

Lors des déplacements, nous nous arrêtions parfois au bord de la route pour acheter des souvenirs, de l’artisanat ivoirien… Ma maison en est pleine. C’est toujours Laurent qui marchandait pour moi : «Attendez, je m’en occupe ! ». Il savait très bien discuter et négocier. C’est un garçon attachant, sensible et généreux. J’en garde un excellent souvenir.

Laurent POKOU était très bosseur à l’entraînement, un peu chahuteur, rigolo, expansif avec ses camarades. Laurent possédait des qualités hors normes. Il était très rapide, bon dribbleur, capable de larguer les défenses et de se présenter seul devant le gardien adverse. Le but, c’était son obsession, Laurent était un véritable canonnier qui atteignait souvent la cible !#

Je me souviens d’un excellent joueur, notre défenseur, ami de Laurent, le « général » Jean Baptiste AKRAN. Ses tacles étaient fameux. Rapide, il avait un grand sens du placement. Son tacle glissé était un modèle du genre, sans brutalité. Il n’était jamais sanctionné par les arbitres. C’était un grand défenseur, très estimé.
Eugène SALIM, notre gardien, c’était un gamin à l’époque. En plus, on se ressemblait un peu par son côté blanc (rires) puisqu’il avait un teint clair. Un très gentil garçon, pas très grand pour un gardien de but mais qui possédait un bon timing, un bon placement, une explosivité et une détente qui lui permettaient d’aller chercher les ballons aériens.

N’KO Lazare était un bon défenseur latéral, volontaire, impliqué, travailleur mais un peu limité techniquement. Je l’avais fait entrer à l’École de gendarmerie peu de temps avant mon départ de la Côte d’Ivoire.
MANGLE Eustache, dit « le lion », avait un physique et une force physique hors du commun. Ses cuisses et ses mollets étaient très impressionnants. Quand je l’ai eu comme joueur, il approchait de sa fin de carrière. Il n’était pas encore fini, loin s’en faut, mais un peu sur le déclin par rapport à ce qu’il avait été. Mais je peux vous dire que quand il frappait une balle, c’était vraiment un boulet de canon. Il était peut-être un peu lourd et pas très rapide.

BAZO Christophe, c’était un milieu de terrain infatigable. Toujours en mouvement, il avait un moteur dans le ventre. Il couvrait beaucoup de terrain, son abattage était impressionnant.

N’GUESSAN Bernard était un ailier rapide, excellent dribbleur et bon finisseur.

YABE IRITICHE était sous-lieutenant et aide de camp de Monsieur M’BAHIA BLE. Joueur de l’ASEC, il était en même temps mon capitaine de l’équipe nationale militaire. Nous sommes allés jouer en 1972 avec l’équipe nationale à Bagdad, à Kinshasa, à Lubumbashi, à Lagos, à Brazzaville en 1973. A chaque fois, nous sommes restés au pied de la finale. Malheureusement je n’avais pas de Laurent POKOU dans mon équipe. Notre avant-centre s’appelait ADAMA, c’était un bon joueur mais qui n’avait pas la classe de POKOU. J’ai amené à deux reprises l’équipe nationale militaire en poule finale des championnats du monde, sans Laurent qui y avait participé quelques années plus tôt. Le règlement m’empêchait de le reprendre.

Abdoulaye OUATTARA, c’était une montagne de muscle. Il a fait sa place dans l’équipe de l’ASEC au moment où je m’apprêtais à la quitter.

Pierre BAHI SECRET, ce n’était pas n’importe qui. C’était un très bon, un super ailier qui possédait le secret du dribble.

YORO, quel joueur ! C’était un petit PLATINI, un fin technicien qui voyait très clair, qui savait distribuer et temporiser le jeu. Dribbleur, passeur, buteur, c’était un moteur principal de l’ASEC. Si Laurent marquait de nombreux buts, il pouvait remercier YORO qui avait souvent déjà fait le travail. Je pense que YORO aurait très bien réussi en Europe. Il avait sa place dans n’importe quelle équipe de première division en France.

J’apprends avec tristesse la disparition de Maître DERVAIN qui était un très grand dirigeant. Nous étions très soudés, il était le secrétaire général de l’ASEC. J’avais beaucoup d’affinités avec lui. Je ne l’ai pas oublié. Quelqu’un de très carré dans ses raisonnements, de très posé. Il s’occupait très bien de la gestion de l’ASEC.

Avant les matchs de l’ASEC à domicile, la mise au vert se faisait à la base de la marine nationale ivoirienne. Il s’agissait de bâtiments militaires situés sur l’île de LOCODJORO. Nous y organisions aussi des stages. Les installations étaient complètes. Comme il s’agit d’une île au milieu de la lagune, nous étions sûrs de la disponibilité de nos joueurs. Basés sur une île, ils ne pouvaient pas trop galoper et se disperser inutilement! Ils étaient coincés. Monsieur M’BAHIA BLE venait régulièrement en bateau voir notre travail.

Les joueurs avaient besoin de leur préparation personnelle. Ils avaient tous un féticheur personnel. 48 heures avant les matches, nous les laissions libres d’aller le voir, pour certains jusqu’au village. Ils revenaient ensuite et retrouvaient le féticheur du club. Il venait sur l’île à LOCODJORO. Je me rappelle un match avant lequel on avait, sur l’île, une chèvre attachée à un piquet. On citait à haute voix les noms des joueurs adverses et à chaque nom, « POUM, un coup sur le piquet ! ». Il s’agissait d’enfoncer à chaque coup un joueur adverse. Le féticheur du club nous suivait aussi en déplacement avec tout son attirail.

Quand je suis arrivé à l’ASEC, je ne connaissais pas et ne mesurais pas l’importance de cette préparation parallèle. Le joueur qui n’avait pas pu se « préparer » me disait après le match : « Monsieur, aujourd’hui, je n’étais pas bien, j’étais attaché ! ». Comme quoi, il fallait bien laisser les joueurs aller voir leurs féticheurs. Sinon, ils avaient peur, ils ne pouvaient pas s’exprimer sur le terrain. Nos adversaires avaient bien sûr les mêmes pratiques.

Quand nous jouions au stade Félix Houphouët Boigny, nous n’occupions presque jamais les vestiaires. Je me souviens que les joueurs se changeaient par exemple chez le procureur de la République, Monsieur LANZENI COULIBALY qui avait sa résidence au PLATEAU tout près du tribunal et du stade. Les joueurs se déshabillaient et s’habillaient chez lui. Ça me faisait sourire un peu quand je voyais ces beaux tapis de sol, dans cet appartement d’un certain niveau, et les joueurs qui se promenaient, crampons au pied, dans le grand salon.

A la mi-temps, nous ne rentrions pas aux vestiaires, par crainte que l’équipe adverse y ait jeté un sort. Pour ne pas subir ce sort, on restait sur le bord de la touche. C’est là que je réglais les questions tactiques et tout le reste…

Je me souviens qu’un jour, contre le Stade Malien, un de nos joueurs avait jeté un citron dans le but adverse. Après de belles palabres, ça s’est arrangé. Ce jour-là, nous avions pénétré avec le car et les joueurs directement sur la piste du stade Félix Houphouët Boigny. Les joueurs s’étaient mis en tenue à l’extérieur du stade. Les joueurs sont descendus du car directement sur la pelouse.

Encore une anecdote, au domicile familial de Laurent, en présence de son père Edouard. Nous y fêtions un succès. Avant de boire un verre, le père de Laurent a d’abord arrosé le sol. Sur le coup, ça m’avait choqué. C’est alors que le père de Laurent a lancé : « on donne d’abord à boire aux aïeux et ensuite on trinque ». Ça m’avait ému qu’il pense d’abord aux anciens.

Début 1970, j’ai créé l’école de football de l’ASEC. J’emmenais en car des enfants, des jeunes joueurs de moins de 10 ans sur le terrain de l’école de gendarmerie. Je les entrainais, je les notais sur leurs qualités de joueur et aussi sur leur mentalité, leur état d’esprit, leur cordialité, leur comportement … Avec le sigle ASEC, j’avais nommé l’école Association Sportive Eburnea Club. Quelques années plus tard, Jean Marc GUILLOU a fait un gros travail de formation à l’ASEC.

La Côte d’Ivoire, c’est ma deuxième patrie.

La Côte d’Ivoire, c’est cinq ans de ma vie, de 1969 à 1974. Ma maison (ici en France) s’appelle CODIVOI, car là-bas c’est ainsi qu’il prononce « Côte d’Ivoire ». Cette période de ma vie représente pour moi quelque chose de très important, sentimentalement, émotionnellement, j’y ai tellement de bons et de très grands souvenirs …. La Côte d’Ivoire, c’est ma deuxième patrie. Quand je l’ai connue, c’était un monde en or. Ça me fait mal de voir ce qui s’y passe aujourd’hui (Maurice DELORME est très ému).

J’ai été témoin en 1973 des tractations menées à Abidjan par un entrepreneur français, Monsieur BERTCHI, pour le stade RENNAIS. Avant lui, plusieurs clubs (Nantes, Marseille, Saint-Étienne…) ont tenté de recruter Laurent. Certains ont envoyé leurs émissaires mais ça n’a pas marché.

Cet entrepreneur, M. BERTCHI, installé en Côte d’Ivoire, avait des attaches à Rennes et des relations avec le Stade rennais. Il est venu nous voir. Il avait comme interlocuteur principal Maître DERVAIN. Laurent est parti tard en France. Il était bien en Côte d’Ivoire, et l’ASEC n’avait pas intérêt à laisser partir son meilleur élément.

Pour la raison suivante, j’ai en mémoire le but victorieux de Laurent contre Saint-Étienne. Quand j’entraînais Laurent, c’est un geste que je lui ai fait travailler maintes et maintes fois à l’entraînement. Je lui avais fait comprendre que sur les centres aériens venant de l’aile droite, ses grandes qualités techniques lui permettaient de tenter des gestes particuliers. Là où d’autres joueurs feraient une tête ou tenteraient un contrôle du pied, Laurent était capable d’amortir le ballon de la poitrine, de ralentir ainsi par un amorti la vitesse du ballon et d’enchaîner immédiatement par une demi-volée. Le jour où Laurent a marqué ce but à Curkovic, je l’ai revu à l’entraînement en Côte d’ivoire, répétant au stade Félix Houphouët-Boigny de nombreuses fois ce geste. Il l’a si bien réussi devant le grand Saint-Étienne. Ça m’a fait un grand plaisir » (Fin).

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