« L’ASEC Mimosas m’a marqué à vie»

Dans le cadre de la rédaction d’une seconde biographie de Laurent POKOU, le plus grand footballeur ivoirien de tous les temps, le Président de l’Association Laurent POKOU à Rennes, Jean-Yves AUGEL a rencontré Maurice DELORME, un ancien responsable de sports à la Gendarmerie Nationale de Côte d’Ivoire dans les années 1970. Parallèlement à ses fonctions à la Gendarmerie Nationale, Maurice DELORME assuma aussi le rôle d’entraîneur adjoint de l’ASEC Mimosas de 1969 à 1973 et celui d’entraîneur principal de l’équipe nationale militaire durant la même période. Nous publions la première partie de cet entretien qui relate les souvenirs de Maurice DELORME sur l’ASEC Mimosas de son temps, tels qu’il les a racontés à Jean-Yves AUGEL.#

« Je suis arrivé en Côte d’Ivoire en Mai 1969. J’étais instructeur dans la gendarmerie et moniteur de sport. En Côte d’Ivoire j’étais responsable des sports de la gendarmerie ivoirienne. Le lendemain de mon arrivée à Abidjan, Monsieur M’BAHIA BLE KOUADIO, Ministre de la défense m’a invité à le rencontrer au ministère. Il m’a souhaité la bienvenue, a vérifié que j’étais bien installé dans l’enceinte du camp de l’école Nationale de la gendarmerie, à COCODY. Il m’a fait part de sa volonté et de sa décision de me désigner entraineur de l’équine nationale militaire de Côte d’Ivoire. J’arrivais de France, je ne connaissais rien de l’ambiance, de la culture africaine. J’étais un peu surpris de cette proposition, ou plutôt de cette mise en demeure…

Je lui ai expliqué ma surprise. Il m’a dit que j’allais prendre un premier contact avec le football ivoirien en assistant, le dimanche suivant, aux deux matches programmés au stade Félix Houphouët Boigny. Les quatre grands clubs ivoiriens s’affrontaient (le STELLA, le STADE, l’AFRICA et l’ASEC). Son chef de cabinet, Monsieur SORO, est venu me chercher à l’école de gendarmerie pour m’accompagner au stade. Ça a été mon premier contact avec le football ivoirien.

Surprise ! … Venant de CHATELLERAULT (où nous étions contents quand il y avait 200 spectateurs), je découvre un stade comble, avec 50 000 spectateurs. De mai à septembre 1969, j’ai eu à étudier, à comprendre et à m’insérer dans cet univers sportif ivoirien, et footballistique en particulier. J’ai commencé en septembre 1969 les compétitions internationales avec l’équipe nationale militaire, au Zaïre, au Togo, en Haute Volta, au Mali, au Nigeria, etc.

Tout s’est enchainé et du coup, Monsieur M’BAHIA BLE, qui était en même temps Président d’honneur de l’ASEC d’ABIDJAN, m’a demandé d’assister l’entraineur en titre, Monsieur GABO Gérard, professeur d’éducation physique. Au départ j’étais entraineur adjoint. Je me suis donc retrouvé avec deux épaules, l’équipe nationale militaire et l’équipe de l’ASEC.

Au début des années 1970, j’ai assuré seul un temps les responsabilités d’entraineur de l’ASEC, GABO Gérard étant indisponible pour des raisons de santé.
J’ai eu le plaisir d’entrainer le club le plus prestigieux de Côte d’Ivoire. Cette marque de confiance m’a honoré.

J’entrainais la grande équipe de l’ASEC, comme en témoigne cette photo du 31 janvier 1971 lors du derby ASEC-AFRICA (score final, un but partout). ASEC-AFRICA, c’était à chaque fois le match de l’année pour tous les ivoiriens. Les supporters mimos adoraient Laurent POKOU. En face, il y avait docteur KALLET, un très bon joueur, l’idole des supporters Rouge et Vert. Au-delà de l’opposition des deux clubs, il y avait celle de ces deux grandes personnalités.

Le match a eu lieu en début de soirée, en semi nocturne, devant 50 000 spectateurs. Parmi eux, sur la pelouse, à nos côtés, il y avait MAMIE KOKO, notre plus fervente supportrice. « Son ASEC », c’était toute sa vie. Elle préparait à manger pour les joueurs, elle les bichonnait « ses enfants » ! C’était une personne très très attachante. Je l’aimais beaucoup, elle aussi d’ailleurs. Notre estime était réciproque.

Cette photo ne me quitte jamais, je l’ai toujours sur moi dans mon portefeuille. Cette équipe, c’est mon deuxième cœur.

Ça peut prêter à sourire, mais c’est comme ça … Il y avait YORO, BAZO, NIANKO, N’GUESSAN, Abdoulaye OUATTARA, MANGLE, AKRAN, SALIM Eugène dans les buts, N’KO LAZARE, et bien sûr Laurent POKOU. Ce n’est pas rien ! La plupart étaient internationaux.

Je vais paraître un peu prétentieux mais, le coaching, comme on dit aujourd’hui, de ces joueurs était surtout psychologique. Il faut se mettre à la disposition des joueurs, les écouter, les comprendre et à partir de là, leur donner des conseils et les amener à certaines situations.

Si vous n’avez pas cette démarche psychologique de bien comprendre les joueurs, vous n’y arriverez pas. J’ai eu cette chance de me mettre à leur diapason.

Pour en revenir au match ASEC-AFRICA et à la blessure de Laurent, cela s’est passé en fin de match. Laurent, pourtant étroitement surveillé par les défenseurs, venait d’égaliser grâce à un magnifique but, après avoir grillé la politesse à trois défenseurs.

Concernant l’action précédant la blessure de Laurent, c’est d’abord GNANKOURY, un arrière de l’AFRICA, qui fait une toile. Laurent saute sur l’occasion, prend tout le monde de vitesse et se retrouve face à face avec Fanny Ibrahima. Au moment où Laurent va tirer, Fanny plonge. Il y a malencontreusement un contact rude dans lequel Laurent se blesse les croisés. Du banc de touche, je comprends tout de suite la gravité de la situation. Je me porte immédiatement auprès de Laurent. Je sens que c’est grave. Je dis aux soigneurs de l’ASEC « surtout ne le touchez pas, c’est le meilleur moyen de lui foutre la jambe en l’air ! ». Les secours sont arrivés.

J’ai revu Laurent après son opération par le professeur TRILLAT à LYON. Je lui rendais souvent visite chez son kiné SARAF. C’est Monsieur M’BAHIA BLE qui avait pris la décision de le transporter en France pour se faire opérer. Il a beaucoup aidé et soutenu Laurent en cette période difficile.

Laurent a repris la compétition fin 1971. Je me souviens de notre match très dur, très virulent contre le CANON de YAOUNDE, en match retour des demi-finales de la coupe d’Afrique des clubs champions. J’ai conservé le Fanion du CANON …

Notre gardien MARC avait été assommé d’un coup de crosse par un membre du service d’ordre de la police camerounaise. KO, il a été transporté sans connaissance à l’hôpital. J’ai demandé à Laurent, notre avant-centre, de prendre sa place dans les buts, dans une ambiance très hostile. Laurent s’est fort bien acquitté de cette tâche. Il avait la foi du maillot, c’était un gagneur naturel. Il s’est donné à fond, comme il l’a toujours fait.

Notre car avait été « caillassé » à l’issue de la rencontre, dans un climat délétère.

Une autre facette de Laurent, c’était son côté chambreur. Je me souviens d’un long déplacement pour un match de championnat d’ABIDJAN à KORHOGO dans le nord du pays. Nous nous déplacions dans un mini car Toyota de 15 places. A l’arrière, se trouvaient la glacière et le panier des équipements. Mon jeune fils nous accompagnait, faisant les 1000 kilomètres assis sur la glacière. Il y avait juste la place dans le véhicule pour les joueurs. Nous étions serrés comme des sardines.

Ce jour-là, à KORHOGO, l’ASEC menait largement. Laurent se permet de prendre le ballon au milieu du terrain, de partir en dribble jusqu’au gardien de KORHOGO. Au lieu de frapper au but, il fait demi-tour et revient balle au pied jusque devant le gardien de l’ASEC, faisant semblant de lui marquer un but. Laurent avait ce côté « humoristique », un peu chambreur. Ce jour-là, il a chambré. Je ne lui avais rien dit, mais en termes d’éthique et de respect de l’adversaire, je n’avais pas vraiment apprécié. Tout le monde a rigolé, mais c’était se moquer de l’adversaire. Cela reste une anecdote, Laurent a fait tellement de choses beaucoup plus intéressantes. (La suite de cet entretien vous sera proposée demain matin.)

Cliquer sur ce lien pour voir quelques photos de Maurice DELORME.

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