L’amour du maillot existe-t-il encore ?

L’argent est-il en train de prendre le pas sur l’amour du maillot ? La sédentarisation des joueurs ne semble plus d’actualité. Sous nos tropiques comme ailleurs. C’est désormais la course aux contrats mirobolants. Pourtant, des joueurs résistent encore au dieu argent.#

Fini l’amour du maillot, du club, du pays ? Maillot, club, patrie sont-elles des valeurs qui tendent à disparaître en Afrique? La fuite des talents est aujourd’hui une réalité. Chaque année, de nombreux jeunes footballeurs africains émigrent vers l’Afrique du nord, l’Europe ou l’Asie pour tenter de se faire une place au soleil et monnayer leur talent. Aucune statistique claire et fiable n’a pu être établie à ce jour. Mais rien qu’à voir le nombre croissant de footballeurs d’origine africaine évoluant dans les différents championnats européens et asiatiques laisse perplexe.

La pratique du football a considérablement évolué en Afrique. Les mentalités ont changé aussi pour épouser leur temps. Il y a dix, quinze, voire vingt ans ou plus, l’amour du maillot ou d’un club avait encore un sens. Les joueurs évoluaient longtemps dans les championnats de leur pays, songeaient à s’y affirmer avant d’aller monnayer leur talent ailleurs. C’est le cas de Laurent POKOU, de Mama OUATTARA, dans les années 1970 ; de Youssouf FOFANA, GADJI Céli, Omar Ben Salah, TIEHI Joël, dans les années 1980 et Ben Badi, GUEL Tchiressoua, Sié Donald Olivier, Sam ABOUO, BADRA Aliou et autres, durant la décennie 1990.

Des contextes sociaux différents

Dans les premières années de l’indépendance de la Côte d’Ivoire, le football n’était qu’un jeu pour le plaisir de ses pratiquants, mais également pour les dirigeants et le public. On pratiquait le football par amour pour le jeu et par amour pour son club. Durant cette période, le système était celui de l’amateurisme. Les joueurs étaient des élèves, des étudiants, des travailleurs du secteur public ou privé ou exerçaient tout simplement un métier. Ernest Kallet BIALLY de l’Africa Sports et AKASSOU Akran de l’ASEC étaient d’abord des instituteurs avant de changer de profession. N’KO Lazare était dans l’armée, etc. Les années 1980 ont vu le prolongement du football amateur avec des athlètes élèves, étudiants ou travailleurs qui exerçaient leurs activités pendant une bonne partie de la journée et s’entraînaient avec leur équipe en fin d’après-midi. Dans ce contexte, on était soit ASEC, soit Africa, soit Stade ou Stella. Un joueur pouvait quitter un club de l’intérieur pour porter les couleurs de l’un des quatre grands clubs d’Abidjan. Les Mouvements de joueurs existaient entre ce «big four», ces quatre grands, mais c’était des phénomènes assez rares comme les passages du gardien FANNY Ibrahima du Stella à l’Africa dans les années 1960 à1970, des ZOHOURI Faustin et Sékou BAMBA de l’ASEC à l’Africa dans les années 1980. L’amour du maillot chez les Mimosas, Oyé, Yéyé et Magnans était réel. BOUAZO Valentin, un ancien milieu offensif mimosas aujourd’hui décédé, confiait : «si quelqu’un m’offre un cadeau vert et rouge ou bleu et rouge, je refuse». C’était un sentiment très courant chez les joueurs de l’époque. N’KO Lazare, l’ancien latéral droit mimos des années 1960 et 1970, après un match amical contre l’Olympique Lyonnais, à Abidjan, a refusé les propositions de l’OL de devenir professionnel, en France. «Aujourd’hui, je n’aurais pas refusé cette proposition», reconnaît-il. L’ASEC Mimosas d’aujourd’hui non plus d’ailleurs puisque l’argent de ce transfert lui aurait permis de disposer de ressources pour sa construction.

Le dieu argent change tout
Vers la seconde moitié des années 1980, le football ivoirien entra dans un professionnalisme qui ne disait pas son nom. A partir des années 1990, l’avènement de Me Roger OUEGNIN et de la nouvelle ASEC Mimosas qu’il mit en chantier, transforma complètement le football ivoirien qui entra dans l’ère du professionnalisme. Le football devient un métier. Les joueurs et les entraîneurs veulent vivre de leur art. Les équipes deviennent de véritables clubs avec une administration rémunérée, des jardiniers et un service communication comprenant journal, Internet à l’instar de l’ASEC Mimosas. L’oseille devient le nerf de la guerre. A partir de là, les choses évoluent très vite. La loi du plus riche, du plus offrant devient la meilleure. Mais curieusement, cela fait l’affaire de tout le monde. Des parents, des athlètes et des clubs. «Aujourd’hui, les clubs louent l’aide de la FIF, même si celle-ci est de plus en plus insignifiante au regard de nos charges», nous confiait récemment ABY Richmond, le Président du Stade d’Abidjan. Il poursuit : «Les transferts deviennent la voie du salut pour tous. Pour les parents des joueurs qui nous mettent une pression quand des recruteurs européens ou asiatiques font des propositions intéressantes à leurs enfants, pour les jeunes eux-mêmes qui rêvent de gagner plus d’argent pour se bâtir un meilleur avenir, mais aussi pour nous dirigeants de clubs qui devons payer des salaires, acheter de nouveaux équipements, entretenir le parc automobile et les infrastructures de nos clubs. Tout cela est extrêmement lourd comme charge ».

Adieu l’amour du maillot ?
L’amour du maillot est-il aujourd’hui une notion définitivement désuète, surannée ? Si la nouvelle tendance avec des transferts astronomiques, auxquelles même les joueurs les mieux payés de la planète ne résistent guère, tend à le confirmer, il existe cependant quelques exceptions. En Europe par exemple les cas de Steven GERRARD, le capitaine emblématique du FC Liverpool, de Paolo Maldini, l’ancien capitaine du Milan AC, ou encore de Franck LAMPARD de Chelsea FC, démontrent que l’amour du maillot a encore une certaine valeur. Il n’est pas impossible que ce phénomène devienne une réalité en Afrique, précisément en Côte d’Ivoire. Mais pour cela, il faudra une véritable révolution. Celle d’une véritable politique sportive qui donnera plus de moyens à la fédération et aux clubs pour mieux traiter leurs joueurs et entraîneurs. C’est l’une des principales conditions pour développer un véritable esprit de club.

K. Ismaël

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